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Appel à contributions

Numéro thématique des Cahiers franco-canadiens de l’Ouest

Densités relationnelles : imaginaires contemporains du lien dans les francophonies de l’Ouest

dirigé par Dominique Hétu (Brandon University)

Les études consacrées aux francophonies minoritaires du Canada ont largement interrogé les rapports entre langue, identité, mémoire, territoire, migration et communauté. D’Habiter la distance, dirigé par Lucie Hotte et Guy Poirier (2009), aux travaux de Mihelakis et Hétu (2025), elles montrent comment les œuvres et les pratiques culturelles construisent et reconfigurent les imaginaires communautaires. Le numéro « Frontières incertaines », dirigé par François Paré dans Francophonies d’Amérique, invite quant à lui à penser les espaces francophones à partir de frontières mouvantes plutôt que d’identités stabilisées : les francophones de l’Amérique « ressentent de façon aiguë l’impossibilité de la pensée unique » et leur présence sur le continent est régie par un « principe d’incertitude » (2012, p. 10). Le présent dossier prolonge cette réflexion en proposant de penser les francophonies de l’Ouest à partir de la densité des relations, des trajectoires et des rapports de pouvoir qui les traversent, afin de mieux saisir les formes mouvantes d’appartenance, de distance et de proximité qui s’y déploient.

C’est cette coexistence complexe que le présent numéro propose d’examiner à partir de la notion de densités relationnelles. Dans les francophonies de l’Ouest, les relations ne se déploient jamais de manière uniforme : elles sont façonnées par la minorisation linguistique, la dispersion géographique, les mobilités, les histoires coloniales, les inégalités sociales, les institutions, les affects et les transformations démographiques. Ces différents éléments ne s’additionnent pas simplement : ils se croisent, se renforcent, se contredisent ou se transforment mutuellement, produisant des configurations relationnelles plus ou moins denses, accessibles, fragiles ou conflictuelles. Que produit alors la coexistence de trajectoires, d’affects, de langues, d’appartenances et de rapports de pouvoir dans un même espace? Comment ces relations s’intensifient-elles, se fragilisent-elles, se recomposent-elles ou demeurent-elles irréductibles les unes aux autres?

Le titre Densités relationnelles invite ainsi à penser la francophonie comme une configuration relationnelle plutôt que comme une communauté préalablement constituée. Dans la perspective de Doreen Massey (2005), l’espace est constitué par la coexistence de trajectoires et de relations toujours en devenir. La pensée de la Relation d’Édouard Glissant (1990), notamment son concept d’opacité, permet quant à elle de penser cette coexistence sans réduire les différences ni exiger la transparence des sujets. La densité relationnelle ne renvoie donc ni à la proximité ni à l’abondance des liens, mais à la manière dont des relations multiples (attachements, interdépendances, conflits, distances, solidarités et irréductibilités) se configurent, se répondent et se confrontent dans un même espace.

La notion de densité (Martin, 2024) permet dès lors de saisir ce qui se joue dans ces configurations : les variations d’intensité, les superpositions, les tensions et les asymétries qui structurent les possibilités de relation et les conditions de la vie collective. Elle invite à interroger non seulement la présence ou l’absence de relations, mais les structures sociales, historiques, économiques, institutionnelles et politiques qui rendent certains liens possibles, en empêchent d’autres ou les distribuent inégalement. La densité relationnelle permet ainsi de penser ensemble les formes de proximité et de distance, les interdépendances, les rapports de pouvoir, les mécanismes d’inclusion et d’exclusion, ainsi que les ressources matérielles et symboliques qui soutiennent ou fragilisent les relations.

Les travaux de Sara Ahmed (2014) sur la circulation des affects et de Lauren Berlant (2011) sur les attachements ambivalents permettent d’ajouter à cette analyse une dimension affective : ils montrent comment les émotions, les désirs et les attachements participent eux aussi à la configuration des espaces relationnels. Les éthiques du care prolongent cette réflexion en plaçant au cœur de l’analyse l’attention, l’interdépendance, la vulnérabilité et la responsabilité. Elles permettent ainsi d’interroger le travail social et matériel qui rend les relations possibles : qui assume le travail nécessaire à leur maintien, qui peut bénéficier des formes de soutien disponibles, quelles dépendances sont reconnues ou invisibilisées, et quelles institutions soutiennent ou entravent ces relations (Bourgault, Fitzgerald et Robinson, 2024).

À partir de ce cadre, le dossier entend examiner ce que les densités relationnelles permettent de comprendre des francophonies de l’Ouest : comment les langues et les territoires organisent les relations; comment les histoires coloniales et les rapports de pouvoir en déterminent les conditions; comment la vulnérabilité et la déliaison rendent visibles leurs fragilités; et comment les pratiques culturelles, artistiques et sociales contribuent à les maintenir, les contester ou les recomposer. Il s’agit ainsi de considérer les francophonies de l’Ouest comme des configurations relationnelles en mouvement, dont les formes d’appartenance et de solidarité sont constamment négociées.

Langues, francophonies et expériences minoritaires

On sait que la langue constitue un lieu central de l’expérience minoritaire et que, dans les francophonies minoritaires, les rapports entre français et anglais sont façonnés par des hiérarchies (Hotte 2008; Durou et al., 2023), des héritages et des imaginaires, mais aussi par les pratiques quotidiennes, les lieux et les relations dans lesquels les langues se vivent (Frenette, 2021; Haillon, 2011, 2020). Ces travaux permettent ainsi de penser les rapports entre langues non comme des systèmes distincts, mais comme des configurations relationnelles traversées par des rapports de pouvoir, des usages, des trajectoires et des appartenances multiples. Comme le montrent Mihelakis et Hétu, les politiques linguistiques peuvent soutenir la vitalité des communautés tout en reconduisant une conception défensive de la langue, marquée par la crainte de l’effacement (2025, p. 5). Entre les cadres institutionnels qui cherchent à préserver la langue et les pratiques quotidiennes qui la transforment, se dessinent ainsi des densités relationnelles variables, où se négocient les rapports entre sujets, langues et communautés. La littérature, la traduction et les pratiques plurilingues ouvrent toutefois d’autres possibilités : en faisant circuler les langues et en déplaçant leurs frontières, elles peuvent reconfigurer ces relations et faire émerger de nouvelles formes de proximité, de circulation et de reconnaissance (Hétu et Mihelakis, 2025, p. 6-7).

Territoires, relations coloniales et décolonisation

Penser les densités relationnelles qui traversent les francophonies de l’Ouest nécessite de situer les relations qui les constituent dans l’histoire coloniale des territoires où elles prennent forme. Habiter un territoire ne peut être dissocié des processus de déplacement, de dépossession et d’établissement qui continuent de structurer les relations qui ne se déploient jamais dans un espace neutre : elles sont inscrites dans des histoires territoriales qui déterminent les possibilités de proximité, de circulation, de reconnaissance et d’appartenance. En français, les travaux de Lise Gaboury-Diallo (2001) sur le transculturel et le métissage dans la littérature franco-manitobaine mettent en évidence les dialogues nécessaires et difficiles entre cultures, mais aussi les rapports de force qui traversent ces espaces partagés. Du côté des littératures autochtones francophones, Isabelle St-Amand (2011) a montré comment les barrières linguistiques et les cadres institutionnels façonnent les conditions de réception et de légitimation de ces littératures, tandis qu’Isabella Huberman (2023) interroge les liens entre expérience personnelle, souveraineté, histoire, territoire et savoirs autochtones dans les littératures francophones. Ces travaux invitent ainsi à penser les densités relationnelles du territoire comme des configurations où se superposent des histoires, des langues, des positionnements et des rapports de pouvoir différenciés. Ces approches font écho à celle de Rimstead et Beneventi (2019), qui envisagent l’espace à partir du conflit et des pratiques par lesquelles des individus et des communautés marginalisés représentent, contestent ou réinvestissent les espaces qu’ils habitent.

Le territoire apparaît dès lors comme un espace de négociation et de contestation, où se négocient des mémoires, des usages, des appartenances et des imaginaires différents. La densité relationnelle permet de saisir cette coexistence comme une configuration dynamique et inégalement distribuée des possibilités de présence, de reconnaissance et d’appartenance. Cette conception conflictuelle et située de l’espace conduit à déplacer la question de la « rencontre » vers celles de la souveraineté, de la dépossession et de l’autodétermination. Les travaux de Glen Coulthard (2014) sur les limites de la politique coloniale de la reconnaissance, d’Audra Simpson (2014) sur la souveraineté et le refus, et de Leanne Betasamosake Simpson (2017) sur la résurgence et la relation au territoire invitent à penser les conditions politiques dans lesquelles les relations se construisent, se négocient ou sont refusées. Dans cette perspective, il s’agit d’interroger ce qui compose la densité d’un espace relationnel : quelles présences y coexistent, lesquelles sont reconnues ou marginalisées, quels rapports de pouvoir déterminent leurs possibilités de se rencontrer et quelles formes de souveraineté ou d’autodétermination peuvent transformer ces configurations?

Déliaison, vulnérabilité et nouvelles formes du lien

Le dossier souhaite donc aussi faire place aux expériences de déliaison : solitude, isolement, exclusion, fatigue relationnelle, sentiment d’inadéquation, perte de liens ou éloignement. Ces expériences peuvent être envisagées comme des moments où les densités relationnelles se fragilisent, se distendent ou se transforment, plutôt que comme de simples états individuels. Les travaux contemporains sur la vulnérabilité relationnelle soulignent qu’elle se construit dans et par les relations, mais aussi à travers les médiations sociales et institutionnelles qui les organisent (Ruet, 2024; Browne, Danely et Rosenow, 2021; Cohen, 2003). Les recherches récentes sur la solitude invitent également à considérer les conditions sociales qui produisent ou renforcent ces expériences (Jacques et Badcock, 2024). Cette attention à la vulnérabilité relationnelle permet de tenir ensemble fragilité et inventivité. Elle conduit à examiner les pratiques par lesquelles les individus et les collectivités composent avec la distance, créent de nouvelles formes de proximité ou transforment les conditions du lien. La notion de densité relationnelle permet ainsi de prolonger la pensée de l’opacité chez Glissant (1990) : une relation peut être dense sans être transparente, proche sans être assimilatrice, et traversée par des zones d’incompréhension qui ne constituent pas nécessairement des échecs du lien. L’opacité rappelle en ce sens que la relation n’implique pas la levée de toute distance ni l’accès à une pleine connaissance de l’autre; elle peut au contraire préserver ce qui échappe à l’appropriation, à l’assimilation et au pouvoir de rendre transparent, ouvrant ainsi un espace de protection et de résistance.

Pistes de réflexion possibles

Les contributions pourront provenir de la littérature et des études culturelles, mais également de la linguistique, de la traduction, de l’éducation, de la sociologie, de l’anthropologie, de la géographie, des études autochtones, des études sur les migrations, des arts et d’autres disciplines des sciences humaines et sociales. L’enjeu n’est pas de privilégier un objet ou une discipline, mais de faire dialoguer différentes approches susceptibles d’éclairer les conditions, les tensions et les transformations du lien dans les francophonies de l’Ouest. Densités relationnelles propose ainsi de considérer les francophonies de l’Ouest non comme des communautés dont il s’agirait de mesurer la cohésion ou la fragilité, mais comme des configurations relationnelles qui se constituent et se transforment dans la rencontre de langues, de territoires, d’appartenances, d’institutions et de trajectoires : quelles relations se renforcent ou se fragilisent lorsque ces dimensions se rencontrent ou se confrontent?

En prêtant attention à ces densités – à leurs intensités, leurs asymétries, leurs opacités et leurs transformations – le dossier souhaite ouvrir un espace de réflexion sur les manières dont les francophonies de l’Ouest se font, se défont et, possiblement, bien que difficilement, se refont. Les propositions peuvent explorer les enjeux suivants, sans toutefois devoir s’y limiter :

  • les formes de distance, de proximité et de co-présence : géographiques, linguistiques, sociales, culturelles, affectives ou numériques;

  • les conditions matérielles, institutionnelles et sociales du lien, ainsi que ce qui favorise, fragilise, empêche ou reconfigure la proximité, l’appartenance et la participation;

  • les formes de solidarité, de care, d’entraide et de résistance, mais aussi les rapports de pouvoir et les inégalités qui les traversent;

  • les expériences de solitude, d’isolement, d’exclusion et de déliaison, ainsi que les formes d’appartenance, de non-appartenance et d’appartenance partielle;

  • les pratiques langagières, plurilingues et traductives, les mobilités et les trajectoires transnationales, et leurs effets sur les liens au lieu, à la langue et à la communauté;

  • les relations entre espaces ruraux et urbains, centres et périphéries, ainsi que les infrastructures qui distribuent inégalement les possibilités de rencontre et d’accès aux ressources;

  • les rapports de genre, de classe, de racialisation et d’âge, les affects et les désirs de reconnaissance qui façonnent l’accès à la relation, à l’appartenance et à la participation;

  • les relations entre francophonies, anglophonies et nations autochtones, ainsi que les tensions entre habitation, occupation, souveraineté, dépossession et appartenance;

  • les pratiques et imaginaires culturels du territoire, de la communauté et de l’habiter, y compris les formes artistiques, médiatiques et numériques qui permettent de représenter, négocier ou recomposer les appartenances.

Veuillez soumettre une proposition d’article (résumé et titre, max. 300 mots) ainsi qu’une courte notice biographique au plus tard le 23 octobre 2026 à l’adresse : HetuD@brandonu.ca. Les manuscrits des propositions retenues devront être soumis d’ici le 1er juin 2027.

Références

Ahmed, Sara (2014 [2004]). The Cultural Politics of Emotion. 2e éd., Edinburgh University Press.

Berlant, Lauren (2011). Cruel Optimism. Duke University Press.

Bourgault, Sophie, Fitzgerald, Shannon et Robinson, Fiona (2024). Decentering Epistemologies and Challenging Privilege: Critical Care Ethics Perspectives, Rutgers, NJ.

Browne, Victoria, Jason Danely et Doerthe Rosenow (dir.) (2021). Vulnerability and the Politics of Care: Transdisciplinary Dialogues. London, Oxford University Press.

Chassaing, Irène (2019). Dysnostie : le récit du retour au pays natal dans la littérature canadienne francophone contemporaine. Québec, Presses de l’Université Laval.

Cohen, Valerie (2003), « La vulnérabilité relationnelle : Essai de cadrage et de définition », Socio-anthropologie, 1, http://journals.openedition.org/socio-anthropologie/74.

Coulthard, Glen Sean (2014). Red Skin, White Masks: Rejecting the Colonial Politics of Recognition. Minnesota, University of Minnesota Press.

Durou, G., Lapointe-Gagnon, V. & LeBlanc, R. (2023). « Bâtir des ponts entre les francophonies canadiennes. Introduction », Francophonies d'Amérique, 56, p. 13-20.

Frenette, Yves, et al. (2021), « Ancrage, mobilité et francité au Manitoba Français : histoire d’une lignée », Francophonies d’Amérique, 52, p. 31-57.

Glissant, Édouard (1990). Poétique de la Relation. Paris, Gallimard.

Habran, Y., Küpers, W. et Weber, J. C. (2024). « Reconceiving vulnerabilities in relations of care: how

to account for and deal with carers’ vulnerabilities ». Social Science & Medicine, 340, 116388.

Hallion, Sandrine (2020). « Contact des langues au Manitoba et en Acadie : approches sociolittéraires et sociolinguistiques. Introduction ». Francophonies d’Amérique, no 50, p. 13-20.

___. (2020), « Idéologies linguistiques en circulation autour de la dénomination "franglais" au Manitoba : Analyse d’un corpus de presse, Francophonies d’Amérique, 50, p. 69‑94.

Hotte, Lucie (2008), « Entre l’esthétique et l’identité : la création en contexte minoritaire », dans J. Y.

Thériault, A. Gilbert & L. Cardinal (dir.), L’espace francophone en milieu minoritaire au Canada. Nouveaux enjeux, nouvelles mobilisations, Montréal, Fides, p. 319‑350.

Hotte, Lucie et Guy Poirier (dir.) (2009). Habiter la distance. Études en marge de La distance habitée. Sudbury, Prise de parole.

Jacques, Megan et Johanna C. Badcock (2024). « Mapping Social Work’s Response to the “Grand Challenge” of Loneliness ». British Journal of Social Work, 54(2), p. 817-835.

Martin, Hugo (2024). « La densité. Essai de caractérisation d’une propriété esthétique ». Nouvelle Revue d’Esthétique, 33, p. 163-177.

Massey, Doreen (2005). For Space. SAGE.

Mihelakis, Eftihia et Dominique Hétu (2025). « Relationnalité langagière dans la création et la traduction de l’extrême contemporain : présentation ». @nalyses, 19(2), p. 5-12.

Paré, François. (2012). « Présentation : frontières incertaines », Francophonies d'Amérique, 33, p. 9-11.

Rimstead, Roxanne et Domenic A. Beneventi (dirs.) (2019). Contested Spaces, Counter-narratives, and Culture from Below in Canada and Québec. Toronto, University of Toronto Press.

Ruet, Céline (dir.) (2024), Vulnérabilités et approche relationnelle de l’autonomie, collection « Colloques & Essais », n° 208, Institut Francophone pour la Justice et la Démocratie, Bayonne.

Simpson, Audra (2014). Mohawk interruptus: political life across the borders of settler states. Duke University Press.

Simpson, Leanne Betasamosake (2017). As We Have Always Done: Indigenous Freedom through Radical Resistance. University of Minnesota Press.